Écouter ses tripes

Étude du lien entre les bactéries intestinales et la santé du nourrisson

12 janvier 2016

En science, il est parfois utile d'écouter ses tripes. En effet, cela peut mener à une meilleure compréhension de certains phénomènes, et même à des percées scientifiques.

La Dre Anita Kozyrskyj de l'Université de l'Alberta donne un nouveau sens à cette expression, en tant qu'une des figures de proue en santé intestinale au Canada, plus particulièrement dans le domaine du microbiome intestinal.

Le système digestif humain abrite des milliers de milliards de microbes utiles. « Les bactéries qui tapissent l'intestin fournissent au bébé des nutriments et des vitamines », explique la Dre Kozyrskyj. « Elles contribuent aussi au développement du système immunitaire. »

Les bébés absorbent une forte dose de microbes de leur mère lors de l'accouchement. Ils ingèrent ensuite les microbes contenus dans le lait maternel et sont exposés à divers types de bactéries dans leur environnement – depuis les boules de poussière sous le canapé jusqu'aux coups de langue des animaux de compagnie.

Avec son collègue James Scott à l'Université de Toronto, la Dre Kozyrskyj dirige l'équipe Synergy in Microbiota Research – ou SyMBIOTA – financée par les IRSC. L'équipe étudie le développement des microbes dans l'intestin du nourrisson afin d'établir toute corrélation avec l'asthme, les allergies et l'obésité.

Dre Anita Kozyrskyj
Université de l'Alberta

Photo – Avec la permission de Dre Anita Kozyrskyj

La Dre Kozyrskyj et son équipe se servent de données et d'échantillons recueillis dans le cadre de l'étude CHILD (Canadian Healthy Infant Longitudinal Development) financée par les IRSC et AllerGen, à laquelle participent plus de 3 500 familles. 

Aux fins de l'étude, l'équipe a examiné, au cours des dernières années, des échantillons fécaux recueillis dans les couches de nourrissons. À partir de ces échantillons, l'équipe dresse des profils de microbiotes intestinaux de nourrissons, et examine ces profils parallèlement à des renseignements obtenus sur les nourrissons et leur famille.

Bien qu'un peu salissant, ce travail a produit des résultats on ne peut plus nets.

La Dre Kozyrskyj et ses collègues ont constaté que le type d'accouchement (par césarienne ou par voie naturelle) et l'alimentation du nourrisson (allaitement naturel ou préparation) influent sur la composition et la diversité des bactéries tapissant son intestin. Ils ont aussi constaté que les nourrissons dont la population bactérienne était moins diversifiée couraient un plus grand risque de développer des sensibilités alimentaires.

Dr James Scott (à droite) et son technicien de laboratoire, Tedd Konya
Université de Toronto

Photo – Avec la permission de Dre Anita Kozyrskyj

La Dre Kozyrskyj et son équipe se sont dernièrement penchés sur l'usage des antibiotiques durant l'accouchement. Dans une étude menée sur 198 bébés en santé, ils ont observé que 44 % des mères avaient reçu des antibiotiques pour prévenir certaines infections parce qu'elles accouchaient par césarienne ou étaient porteuses d'une bactérie particulière, le streptocoque du groupe B, qui peut causer de graves problèmes de santé au bébé.

À l'âge de 3 mois, les bébés de mères traitées aux antibiotiques avaient un microbiome modifié, et les changements demeuraient observables à l'âge de 12 mois. Toutefois, certains de ces changements ont évolué chez les bébés exclusivement nourris au lait maternel.

Pour la Dre Kozyrskyj, ces conclusions remettent en question le bien-fondé d'administrer des antibiotiques à des fins préventives durant l'accouchement, une pratique courante au Canada. Dans certains pays européens, par exemple, on tient compte d'autres facteurs avant de traiter une mère et son nouveau-né aux antibiotiques.   

« Notre recherche démontre que l'exposition des nouveau-nés aux antibiotiques perturbe leur flore intestinale à un moment critique, lorsque leur système immunitaire est en construction », explique la Dre Kozyrskyj, qui était pharmacienne dans une unité néonatale de soins intensifs avant d'entreprendre sa carrière de chercheuse. 

Bactéries intestinales d'un nourrisson au microscope

Photo – Avec la permission de Dre Anita Kozyrskyj

En déterminant quels profils de microbiotes sont associés à l'asthme, aux allergies ou à d'autres problèmes de santé, ces recherches fournissent un système de détection rapide et une occasion d'intervenir tôt. Les interventions possibles incluent des suppléments de probiotiques, de meilleurs conseils nutritionnels pour les mères et les nourrissons, ainsi que de nouvelles normes relatives à l'usage des antibiotiques durant l'accouchement.

Entre-temps, la Dre Kozyrskyj et son équipe poursuivent leur programme de recherche afin d'obtenir les preuves scientifiques nécessaires pour satisfaire leur curiosité intellectuelle et confirmer leurs hypothèses. 

« En ce moment, nous étudions le microbiote du méconium », dit-elle en parlant de la première selle du nouveau-né, d'un noir goudronneux. Nous pensions auparavant que cette selle était stérile, mais de récentes études ont permis d'y découvrir des bactéries porteuses de gènes associés à la résistance aux antibiotiques.

« Nous étudions aussi l'effet du poids de la mère sur le microbiome du bébé. »

La science, à mesure qu'elle progresse, nous donne de plus en plus de raisons de s'attarder à ce qu'on a dans le ventre.

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