Les travailleurs de l'industrie du sexe sont-ils tous des victimes?

Dans la plupart des pays, le travail du sexe est généralement perçu comme un métier dangereux et exploitant. Même si les travailleurs du sexe sont plus susceptibles que le reste de la population d'être victimes de violence et d'avoir des problèmes de santé, est-il exact d'affirmer qu'ils sont tous des victimes? La violence et les problèmes de santé sont-ils intrinsèques à ce type de travail, ou sont-ils plutôt le résultat du droit punitif et de conditions sociales inadéquates? Que savons-nous vraiment de la vie des travailleurs du sexe au Canada?

Violence et victimisation dans l'industrie du sexe

La violence physique et sexuelle à l'égard des travailleuses du sexe est largement rapportée dans les publications de recherche1,2. Une revue récente portant sur la prévalence de la violence faite aux femmes et aux personnes transgenres qui travaillent dans l'industrie du sexe a fait état d'un taux de presque 100 % dans une étude et d'aussi peu que 3 % dans une autre. Comment un tel écart peut-il exister dans les résultats3?

Une grande partie des publications sur la prévalence de la victimisation des travailleurs du sexe ne tient pas compte de plusieurs genres ni des personnes travaillant hors de la rue (de loin le groupe le plus important) et ne compare pas le travail du sexe à d'autres catégories professionnelles. L'incapacité à refléter la complexité de l'industrie du sexe et la diversité des particularités et des expériences de ses travailleurs peut contribuer aux écarts rapportés et donner lieu à des généralisations inexactes. Par exemple, les chercheurs de l'Université de Victoria ont analysé les articles sur le travail du sexe qui ont été publiés sur une période de 10 ans dans le quotidien le plus lu de la ville. Ils ont constaté que la représentation générale des travailleurs du sexe de Victoria comme étant des prisonnières et des victimes ne reflétait pas la perception d'une grande partie de ce groupe diversifié de personnes4.

Comprendre le travail du sexe

Une nouvelle étude menée dans le cadre du projet Le travail du sexe (compréhension) : un partenariat de recherche en santé et la communauté, dirigé par la professeure Cecilia Benoit de l'Université de Victoria, remet en question les stéréotypes sur les travailleurs du sexe et leurs clients véhiculés de façon simpliste. L'étude la plus vaste et complète menée sur l'industrie du sexe au Canada conclut que 24 % des travailleurs du sexe (s'identifiant comme des femmes, des hommes et des personnes transgenres) ont déclaré avoir été attaqués et que 19 % ont déclaré qu'on les avait déjà forcés ou qu'on avait déjà tenté de les forcer à avoir des rapports sexuels non désirés. Même si un petit nombre de travailleurs du sexe ayant participé à cette étude ont déclaré avoir été victimes de violence au cours de l'année précédente, la probabilité de victimisation en milieu de travail en général est plus élevée dans plusieurs autres métiers5. En fait, les travailleurs du sexe ont rapporté un taux de violence beaucoup plus faible que les infirmières travaillant en salle d'urgence6.

Le projet Le travail du sexe (compréhension) : un partenariat de recherche en santé et la communauté a également révélé les façons dont les travailleurs du sexe prennent des précautions pour se protéger et l'importance qu'ils accordent à la vérification des clients potentiels et à l'accès au soutien à proximité et à un téléphone en cas de besoin. Malheureusement, le droit punitif et les attitudes à l'égard de ce métier leur rendent la tâche difficile, ce qui augmente le risque de rencontres non sécuritaires2,3,7,8. Les acheteurs ont déclaré que leur crainte de se faire humilier ou arrêter les empêchait de signaler à la police les incidents de victimisation subis par les travailleurs du sexe. D'ailleurs, ces derniers étaient d'avis qu'il était peu probable que la police les traite de façon équitable. Tout cela indique qu'il est peu probable que les incidents de victimisation, lorsqu'ils surviennent, soient signalés à la police.

L'étude a également conclu que les travailleurs du sexe ont plus de pouvoir et de satisfaction au travail qu'on le suppose en général. En effet, seulement 12 % des travailleurs du sexe croient que leurs clients ont plus de pouvoir qu'eux lors d'une transaction. Par ailleurs, près de la moitié des clients ont rapporté que les travailleurs du sexe sont en position de pouvoir, et la majorité des gestionnaires de l'industrie ont mentionné des cas où des travailleurs du sexe ont mis fin à une transaction à la suite d'un différend avec un client6. La plupart des travailleurs du sexe se sont dit satisfaits de leur travail et convenablement rémunérés. De plus, ils ont signalé des niveaux de stress au travail moins élevés comparativement aux travailleurs d'autres secteurs. L'argent, l'autonomie et la souplesse seraient les principales motivations évoquées pour travailler dans l'industrie du sexe.

Bien que l'étude ait montré que le travailleur du sexe était en moins bonne santé que le Canadien moyen, il semble que cela soit lié à des facteurs indépendants du travail, notamment une enfance défavorisée et la réticence à recourir à des services de santé et à des services sociaux. De nombreux travailleurs du sexe interrogés ont dit ne pas avoir recherché les soins de santé dont ils avaient besoin par crainte d'être arrêtés ou victimes de discrimination, ce qui vient appuyer les résultats d'autres études. Les travailleurs sociaux, les professionnels de la santé et la police ont affirmé que les préjugés empêchaient certains travailleurs du sexe d'aller chercher l'aide nécessaire6.

Conclusion

Bon nombre d'idées reçues sur le bien-être et la santé des travailleurs du sexe reflètent des stéréotypes fondés sur les expériences d'un petit groupe de travailleurs du sexe en crise. Ce groupe, bien qu'important, n'est pas représentatif de la majorité des travailleurs du sexe. Si certains Canadiens œuvrant dans l'industrie du sexe se sentent exploités et sont victimes de violence, la majorité d'entre eux aiment l'autonomie et la rémunération que ce travail leur procure et sont généralement satisfaits de leur emploi. « Les travailleurs du sexe au Canada ne sont pas des personnes étranges, ni particulières, affirme Benoit. Comme tous les autres Canadiens, ils font du mieux qu'ils peuvent avec les possibilités qui se présentent à eux »9. La violence et les problèmes de santé de certains travailleurs du sexe ne sont pas une conséquence de leur travail, mais plutôt le résultat du droit punitif et de conditions sociales inadéquates6. La compréhension des conditions menant à des milieux de travail non sécuritaires contribuera à améliorer la vie et les expériences des travailleurs du sexe.

À propos des travaux de recherche

La professeure Cecilia Benoit est la chercheuse principale de l'équipe ayant reçu une subvention (2011-2016) de l'Institut de la santé des femmes et des hommes des IRSC pour le projet Le travail du sexe (compréhension) : un partenariat de recherche en santé et la communauté. À l'automne 2014, l'équipe a présenté les résultats de l'étude A “working paper” prepared as background to Building on the Evidence: An International Symposium on the Sex Industry in Canada [ PDF (300 Ko) - lien externe ] (en anglais seulement) lors du congrès Building on the Evidence: An International Symposium on the Sex Industry in Canada, qui s'est tenu à Ottawa.

Références

Notes en bas de page

Note en bas de page 1

Shannon, K., T. Kerr, S. A. Strathdee, J. Shoveller, J. S. Montaner et M. W. Tyndall. « Prevalence and structural correlates of gender based violence among a prospective cohort of female sex workers », British Medical Journal, vol. 339, no 7718, 2009, p. 442-445.

1

Note en bas de page 2

Bungay, V., M. Halpin, P. F. Halpin, C. Johnston et D. M. Patrick. « Violence in the massage parlor industry: experiences of Canadian-born and immigrant women », Health Care for Women International, vol. 33, no 3, 2012, p. 262-284.

2

Note en bas de page 3

Deering, K. N., A. Amin, J. Shoveller, A. Nesbitt, C. Garcia-Moreno, P. Duff et K. Shannon. « A systematic review of the correlates of violence against sex workers », American journal of public health, vol. 104, no 5, 2014, p. e42-e54.

3

Note en bas de page 4

Hallgrimsdottir, H. K., R. Phillips et C. Benoit. « Fallen Women and Rescued Girls: Social Stigma and Media Narratives of the Sex Industry in Victoria, B.C., from 1980 to 2005 », Revue canadienne de sociologie, vol. 43, no 3, 2006, p. 265-280.

4

Note en bas de page 5

Léséleuc, S. Série de profils du Centre canadien de la statistique juridique – La victimisation criminelle en milieu de travail, Statistique Canada, Ottawa, 2004.

5

Note en bas de page 6

Benoit, C., C. Atchinson, L. Casey, M. Jansson, B. McCarthy, R. Phillips et F. M. Shaver. A “working paper” prepared as background to Building on the Evidence: An International Symposium on the Sex Industry in Canada, 2014.

6

Note en bas de page 7

Benoit, C., M. Jansson, A. Millar et R. Phillips. « Community-academic research on hard-to-reach populations: benefits and challenges », Qualitative Health Research, vol. 15, no 2, 2005, p. 263-282.

7

Note en bas de page 8

Shannon, K., M. Rusch, J. Shoveller, D. Alexson, K. Gibson et M. W. Tyndall. « Mapping violence and policing as an environmental-structural barrier to health service and syringe availability among substance-using women in street-level sex work ». International Journal of Drug Policy, vol. 19, no 2, 2008, p. 140-147.

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Note en bas de page 9

Browne, R. « First national study sheds new light on sex work in Canada » (en anglais seulement), Maclean's Magazine, 23 septembre 2014.

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