Mise en application des connaissances sur la santé publique et des populations

Santé des enfants et des adolescents

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Cas :

Application des connaissances dans la communauté : The Early Child Development Mapping Project

Janet N. Mort, candidate au doctorat, Université de Victoria

Le Early Child Development Mapping Project (projet de schématisation du développement du jeune enfant — projet ECD) consiste en une évaluation du développement des enfants d'âge préscolaire qui est menée dans toute la Colombie-Britannique. Les conclusions de cette évaluation, qui s'intéresse au développement physique, social, émotionnel, cognitif et langagier, sont schématisées par quartier et transmises aux différentes communautés. Des centaines de projets communautaires axés sur la famille et la petite enfance en sont issus. On attribue la réussite de l'application des connaissances tirées de ce projet à l'engagement personnel des chercheurs envers la cause et à l'implication précoce de la communauté, à la présentation des conclusions de la recherche d'une manière qui favorise leur mise en application dans la communauté ainsi qu'à la création de réseaux provinciaux destinés à mettre en valeur et à communiquer l'utilisation des fruits de cette recherche.

Contexte

Les éducateurs en place dans les maternelles de la Colombie-Britannique savent que jusqu'à 25 p. 100 des enfants se présentent le premier jour de classe avec des lacunes fondamentales dans leur développement cognitif, langagier, social, physique et affectif. Les expériences des six premières années de l'enfance ont une incidence profonde sur l'apprentissage, le comportement, la santé et le bien-être à long terme d'une personne.

Depuis 2000, sous la direction du Dr Clyde Hertzman du Human Early Learning Partnership (HELP)Note en bas de page *, à l'Université de la Colombie-Britannique, le projet ECD a effectué une évaluation du développement des enfants d'âge préscolaire dans l'ensemble de la Colombie-Britannique en s'appuyant sur un indicateur du développement des jeunes enfants (EDI), un questionnaire auquel ont répondu les éducateurs pour chaque enfant présent dans leur classe. L'EDI évalue le degré de développement d'un enfant aux chapitres de la santé et du bien-être physiques, des compétences sociales, de la maturité affective, du développement langagier et cognitif, et des aptitudes à communiquer.

Les résultats obtenus sont schématisés pour chaque quartier afin de mieux comprendre le rôle des facteurs communautaires dans le développement des jeunes enfants. Ces résultats sont ensuite transmis aux arrondissements scolaires dans le cadre d'assemblées publiques de façon à ce que chaque école connaisse le degré de préparation de sa population d'âge préscolaire, et aussi pour aider les différentes communautés à évaluer les projets de schématisation du développement du jeune enfant en place chez elles. On organise également dans la plupart des communautés des rencontres de groupes intersectoriels pour que chacun donne une interprétation plus détaillée des résultats.

Les participants à l'initiative sont le groupe HELP, le ministère des Enfants et de la Famille de la Colombie-Britannique, le ministre d'État de la Colombie-Britannique chargé du développement des jeunes enfants, les six grandes universités de la province et les 60 arrondissements scolaires responsables de l'administration de l'instrument auprès des enfants d'âge préscolaire. Le projet bénéficie du soutien et de la participation de la collectivité en Colombie-Britannique, et il a aidé les décideurs, les chercheurs, les fournisseurs de services et les membres de la communauté à observer, à comprendre et à planifier le soutien au développement du jeune enfant.

À titre d'ancienne directrice d'école, l'intérêt que je porte au projet ECD était empreint de scepticisme au départ face à cette union inhabituelle entre un chercheur médical et des centaines d'éducateurs de maternelle. En quoi ces données pouvaient-elles influer sur la vie des bambins? Ma recherche, une étude d'impact sur l'EDI, a porté principalement sur ce que les arrondissements scolaires et leurs collectivités faisaient des données et schémas fondés sur l'indicateur, afin de déterminer si les programmes ou les politiques étaient ensuite modifiés pour le mieux. En fait, je souhaitais évaluer l'incidence de ce qui semblait être un modèle communautaire d'application des connaissances (AC).

L'initiative d'AC

Afin d'évaluer le taux de réussite des activités d'AC liées au projet, j'ai interrogé les membres des arrondissements scolaires participants qui avaient supervisé les évaluations des enfants et pris une part active à toutes les étapes du projet de schématisation. Quarante et un arrondissements scolaires ont accepté de participer à l'étude pendant une période de six mois. Des professionnels des milieux des services sociaux et de la santé, du projet de schématisation du jeune enfant et du secteur de l'éducation ont été interviewés.

Mon étude s'articulait autour de quatre grandes questions :

  1. Quels processus employait-on pour diffuser les résultats du projet dans la communauté et quelle était la première réaction de celle-ci devant ces résultats?
  2. Accordait-on de la valeur au processus, aux données et à la schématisation?
  3. Quels enjeux ou problèmes ont été soulevés ou perçus?
  4. Quels projets ou initiatives sont issus de l'expérience?

Le rapport consécutifNote en bas de page 1 a été publié et présenté à tous les arrondissements scolaires participants, aux députés de l'Assemblée législative de la Colombie-Britannique et à tous les sous-ministres; il a également été affiché sur le site Web de HELP.

Résultats de l'expérience d'AC

Parmi tous les arrondissements scolaires participants, un seul a jugé que l'EDI n'était plus nécessaire. En revanche, les autres arrondissements souhaitent pour la plupart poursuivre les efforts afin d'améliorer l'outil et d'aller de l'avant avec d'autres projets, par exemple relier les données tirées de l'indicateur du développement des jeunes enfants à d'autres instruments de mesure. Quelques arrondissements ont signalé que, malgré une résistance initiale de la part de quelques éducateurs face à l'indicateur du développement des jeunes enfants, la plupart ont vu dans le processus une validation de leur travail.

Les personnes présentes aux séances d'information communautaires ont été unanimes à dire que la présence du Dr Hertzman a eu un effet considérable. Le Dr Hertzman et les employés de HELP ont au départ visité toutes les régions et la plupart des communautés de la Colombie-Britannique afin de convaincre les enseignants, les administrateurs scolaires et les représentants de la communauté de l'importance de cette initiative, et ils y sont ensuite retournés afin de présenter et d'expliquer les résultats du projet. Presque tous les intéressés ont vanté l'importance de l'apport du Dr Hertzman, de ses connaissances, de sa passion et de son engagement à l'égard du projet sur l'EDI.

Les sujets interrogés ont apprécié l'expérience pour différentes raisons. Pour certains, les données ont permis une première rencontre des représentants intersectoriels au cours de laquelle ils ont discuté des enjeux et sujets d'intérêt communs et commencé à planifier un plan d'action. Pour quelques arrondissements, c'était la première fois qu'on leur présentait des données de référence justifiant leur implication dans le programme préscolaire, et ils se sont servis des résultats pour réaffecter des crédits en fonction des besoins dans leurs écoles. Les éducateurs de maternelle ont particulièrement apprécié le congé pour activités professionnelles que leur a offert HELP aux fins de l'évaluation ainsi que les renseignements supplémentaires obtenus sur le développement des enfants sous leur responsabilité.

Il en a résulté des centaines de nouveaux projets communautaires pour la famille et la petite enfance axés sur le renforcement du capital social et de la capacité familiale.

Un enjeu récurrent touchait à la complexité des schémas et aux complications nées du chevauchement des limites des zones scolaires et communautaires. Quelques arrondissements doutaient de la crédibilité de l'outil d'évaluation et, il s'ensuit, des données et de leur interprétation. Les arrondissements scolaires ont exprimé leur frustration face au fait que, même si les données les avaient sensibilisés aux enjeux, ils n'avaient toujours pas les moyens d'organiser une intervention en raison d'un financement insuffisant et d'un mandat limitant leur responsabilité aux enfants âgés de cinq à 18 ans.

Le plus important résultat du projet a été la fusion et le renforcement des coalitions communautaires intersectorielles qui se sont servies des données tirées de la schématisation pour élaborer des plans d'action et des services communautaires dans les régions géographiques où les besoins étaient les plus criants. Il en a résulté des centaines de nouveaux projets communautaires pour la famille et la petite enfance axés sur le renforcement du capital social et de la capacité familiale. On compte entre autres des programmes de formation au rôle de parent et des centres de ressources, des centres intersectoriels établis selon l'emplacement des écoles, des programmes de dépistage des troubles de l'ouïe, de la vue et des problèmes dentaires, des programmes de développement social, des études sur la nutrition, des maternelles de journée complète, des programmes spécialement destinés aux enfants autochtones d'âge préscolaire, des accords de réciprocité entre les Premières Nations, la relocalisation de services récréatifs, des coordonnateurs communautaires en milieu préscolaire, des programmes d'intervention en alphabétisation, des projets d'alphabétisation en milieu familial et diverses formes de nouveaux réseaux de la petite enfance.

Enseignements tirés

De quelle manière engage-t-on une province entière dans un projet de changement fondamental fondé sur une recherche guidée par les données? Comment rallier autour d'un objectif commun des professionnels aux mandats différents? Comment inspirer un changement à l'échelle locale?

Le projet ECD a incité les communautés de toutes les régions de la province à réaliser un changement au profit des jeunes enfants et leur a donné au moins trois leçons enrichissantes :

1. La passion du chercheur pour l'objet de son travail et les conclusions de sa recherche doivent être communiquées en personne, au moyen de messages percutants, à ceux qui partagent une même passion pour la cause commune.

Les chercheurs, c.-à-d. le Dr Hertzman et les employés de HELP, ont joué un rôle déterminant dans la réussite de l'application des connaissances liées à ce projet. Les chercheurs ont su convaincre les communautés de participer au projet et ont prouvé la valeur de leur initiative en retournant présenter les données issues de la recherche dans le cadre d'assemblées publiques, à l'aide de schémas visuels frappants pour chaque communauté. On a pu déterminer par la suite que la réussite du projet tenait principalement à cette démonstration d'engagement personnel.

2. Si les conclusions de la recherche sont présentées de manière convaincante aux principaux dirigeants de la communauté, avec engagement et responsabilité envers la cause, la communauté sera plus susceptible d'assumer la mise en oeuvre des changements.

Un soutien extérieur, sous forme de données de référence et de cartes, a incité les dirigeants locaux à former et/ou à consolider des coalitions intersectorielles pour planifier le partage des ressources et l'amélioration des services. Très souvent, ces dirigeants se proposaient eux-mêmes et provenaient de l'un des organismes participants. Les coalitions intersectorielles sont devenues des forces vives au sein des communautés britanno-colombiennes et ont instauré des centaines de projets à partir des données issues du projet ECD.

3. Des réseaux provinciaux doivent être mis sur pied afin de mettre en valeur et de communiquer des modèles inspirants qui contribueront à maintenir la lancée.

La création de réseaux provinciaux a renforcé la planification de l'action communautaire. Les organismes gouvernementaux préexistants ont modifié leurs programmes dans le but de soutenir les coalitions intersectorielles (et dans certains cas, ils y ont été fortement incités). Nous assistons à la naissance de nouveaux réseaux provinciaux et de nouveaux couplages entre anciens réseaux dans le but d'appuyer les coalitions sous la forme d'exposés à des conférences régionales, de bulletins, de rencontres en milieu universitaireNote en bas de page ** et d'un nouveau site Web pour HELPNote en bas de page *** conçu précisément pour soutenir les coalitions intersectorielles. Chaque réseau trouve son origine dans le projet de schématisation du développement du jeune enfant.

Conclusions et répercussions

Bon nombre d'initiatives novatrices continuent de se déployer dans les communautés de la Colombie-Britannique au nom des jeunes enfants. Inspirés par la recherche qui se poursuit en santé, menés par les coalitions intersectorielles et renforcés par les ressources communautaires, ces changements annoncent un avenir prometteur à nos plus jeunes apprenants. Tandis que le projet ECD continue de produire des données longitudinales et de parrainer d'autres recherches sur le développement du jeune enfant, la responsabilité de la mise en oeuvre a été transférée du gouvernement aux communautés. Le développement collectif et l'utilisation pratique de la recherche sur la santé publique et des populations ont donné lieu à de puissantes stratégies qui visent tous les enfants en bas âge. Voilà un bel exemple d'AC!

Élaboration conjointe de politiques sur le développement du jeune enfant

Nazeem Muhajarine, Saskatchewan Population Health and Evaluation Research Unit, Université de la Saskatchewan
Thomas McIntosh, Saskatchewan Population Health and Evaluation Research Unit, Université de la Saskatchewan
Ronald LabonteNote en bas de page ****, Saskatchewan Population Health and Evaluation Research Unit, Université de la Saskatchewan
Bryan Klatt, Université de Regina
Lan Vu, Université de la Saskatchewan
Fleur Macqueen Smith, Saskatchewan Population Health and Evaluation Research Unit, Université de la Saskatchewan

En Saskatchewan, plusieurs conclusions complexes sont ressorties d'un projet de recherche sur l'incidence que la situation économique familiale peut avoir sur le développement du jeune enfant. Au lieu d'émettre des hypothèses sur les répercussions, les chercheurs ont convié à une table ronde des décideurs et des membres du personnel du programme pour formuler des recommandations en matière de politiques. La séance et les activités associées d'application des connaissances (AC) ont suscité un vif intérêt pour le projet de recherche et favorisé une meilleure compréhension de ses résultats. Elles ont de plus ouvert la porte à un dialogue continu entre les décideurs et les chercheurs et pourraient donner lieu à de futures recherches concertées.

Contexte

Nous savons que les enfants qui grandissent dans un milieu non sécuritaire, peu stimulant ou dysfonctionnel — dans leur famille, à leur école ou dans leur quartier — sont plus susceptibles de connaître des difficultés durant l'enfance et à l'âge adulte. Toutefois, nous connaissons moins les répercussions sur la santé des multiples conditions associées à un environnement changeant pendant l'enfance. Dans le cadre de ce projet de recherche financé par l'Initiative sur la santé de la population canadienne, nous avons cherché à comprendre le concept apparemment intuitif selon lequel le milieu familial et social favoriserait ou freinerait le développement des enfants durant les premières années de vie.

Au lieu d'émettre des hypothèses sur les répercussions d'ordre politique et pratique de nos conclusions, nous avons identifié un groupe de décideurs oeuvrant dans le domaine du développement de la petite enfance et nous les avons rencontrés afin de discuter de recommandations aux fins de l'élaboration de politiques.

Nous nous sommes penchés sur l'incidence des conditions économiques familiales sur la santé des enfants, de la naissance à l'âge de huit ans, en nous appuyant sur le bassin de tous les enfants uniques nés à Saskatoon et à Regina entre 1992 et 1995 (soit un total de 17 544 enfants). Nos recherches ont principalement porté sur la santé à long terme des enfants vivant dans une famille à faible revenu, mais nous nous sommes également intéressés à la manière dont les facteurs liés à la famille et au quar-tier contribuaient à des résultats néfastes sur la naissance et la santé.

L'étude sur la cohorte de naissance a produit un grand nombre de conclusions complexes qu'il est difficile de rendre par des phrases simples. Au lieu d'émettre des hypothèses sur les répercussions d'ordre politique et pratique de nos conclusions, nous avons identifié un groupe de décideurs oeuvrant dans le domaine du développement de la petite enfance et nous les avons rencontrés afin de discuter de recommandations aux fins de l'élaboration de politiques.

L'initiative d'AC

Nos objectifs en matière d'AC étaient de brosser, à l'intention des décideurs, un tableau plus complet du développement de la petite enfance en Saskatchewan, d'amorcer un processus visant à employer les conclusions de la recherche afin d'évaluer l'efficacité d'interventions stratégiques particulières (p. ex., en mettant en évidence des régions ou des quartiers peut-être mal desservis par certains programmes), et d'ouvrir la porte à un dialogue continu entre les décideurs et les chercheurs de la Saskatchewan dans ce domaine.

Afin de donner une représentation fidèle du développement de la petite enfance en Saskatchewan, nous avons d'abord effectué une analyse du contexte politique en Saskatchewan et au Canada.

Nous nous sommes ensuite réunis en compagnie d'un groupe de vingt-cinq décideurs du gouvernement provincial et de représentants d'organismes communautaires établis en Saskatchewan et au Canada. Parmi les participants, on trouvait des membres du personnel chargé de l'élaboration des politiques des ministères de la Santé, de l'Apprentissage et des Ressources communautaires et de l'Emploi (anciennement les Services sociaux), des respon-sables de la prestation de programmes comme KidsFirst (programme d'intervention précoce en Saskatchewan qui cible les familles et les régions à haut risque), des personnes participant à des initiatives de recherche communautaires et des chercheurs universitaires.

Nous avons amorcé la discussion avec un survol des conclusions et de quelques résultats clés de l'étude sur la cohorte de naissance. En premier lieu, certaines caractéristiques propres aux quartiers de Saskatoon et Regina semblaient avoir un lien avec des problèmes de santé pour la petite enfance. En deuxième lieu, un besoin en services ciblés se faisait sentir en certains quartiers non desservis par des programmes comme KidsFirst. En troisième lieu, le fait de toucher des prestations d'aide sociale de façon intermittente semblait entraîner davantage de conséquences négatives sur la santé des enfants que le fait d'en recevoir pendant de longues périodes. Préalablement à la rencontre, nous avions distribué un résumé de recherche de quatre pages décrivant les questions posées par les auteurs ainsi que leurs principales conclusions. Par la suite, nous avons présenté le paysage politique en nous appuyant sur notre analyse du contexte, après quoi nous avons discuté d'une série de questions que nous avions posées sur la meilleure panoplie de mesures pour les enfants et sur la manière de cibler les services et d'évaluer les programmes.

Nous avons présenté ultérieurement les conclusions de la table ronde et de l'étude sur la cohorte de naissance dans le cadre de l'assemblée annuelle de l'Association canadienne de santé publique, tenue en juin 2004. À l'automne, nous avons produit le rapport intitulé : Understanding the Policy Landscape of Early Childhood Development in SaskatchewanNote en bas de page 2, qui faisait état autant de l'analyse du contexte que de la table ronde sur l'élaboration de politiques, et l'avons publié en même temps qu'un rapport de recherche détailléNote en bas de page 3 sur l'étude de la cohorte de naissance. Nous avons remis ces rapports à notre groupe de décideurs, aux sous-ministres délégués des ministères concernés et aux organismes de financement.

Résultats de l'expérience d'AC

La présentation des conclusions de notre recherche lors de la table ronde et par l'entremise d'activités associées nous a permis de réaliser nos objectifs au chapitre de l'application des connaissances. Le personnel chargé de l'élaboration des politiques et des programmes qui a pris part à nos rencontres s'est dit désireux de poursuivre un dialogue continu et plus poussé avec les chercheurs et empressé de se pencher sur l'analyse présentée tant dans l'étude sur la cohorte de naissance que dans notre analyse du contexte politique.

La table ronde a de plus éclairé notre compréhension de quelques-unes des conclusions de notre recherche. Alors que notre analyse du contexte semblait indiquer que les politiques de la Saskatchewan en matière de développement de la petite enfance sont conçues, financées et exécutées de manière coordonnée, il est apparu que la situation réelle est moins cohésive, que la coordination entre les services est déficiente et que les responsables des programmes communautaires ont peu d'occasions de participer à l'élaboration des politiques.

Un tel manque de cohésion entre l'élaboration des politiques aux échelons supérieurs de gouvernement et la mise en oeuvre des programmes au niveau communautaire se traduit par d'importants écarts et recoupements dans les services, en particulier pour les peuples autochtones. Le tout est davantage compliqué par le conflit opposant les gouvernements fédéral et provincial à propos de la responsabilité et du financement des services aux peuples autochtones, en plus du dédoublement des services dans certaines populations ciblées (p. ex., les mères célibataires ayant de jeunes enfants). Dans quelques régions de la province, certains groupes ont accès à de nombreux programmes offerts par des organismes régionaux ou provinciaux, tandis que d'autres groupes identifiables n'y ont qu'un accès limité.

Malgré ces irritants, les participants ont clairement indiqué que nombre d'initiatives en place dans la province apportent des changements dans la vie des enfants. Certains programmes, en particulier KidsFirst et le Programme d'aide préscolaire aux Autochtones, étaient perçus comme des pas dans la bonne direction et méritaient le soutien financier additionnel annoncé au dernier budget provincial. En particulier, les participants se disaient d'avis que de tels programmes portent leurs fruits non seulement en raison de leur contenu ou de la panoplie de services, mais aussi parce que les communautés participent activement à leur conception et à leur mise en oeuvre.

Nos discussions ont également fait la lumière sur des conclusions qui nous paraissaient contre-intuitives, soit que les enfants sont en moins bonne santé dans les familles qui touchent des prestations d'aide sociale de façon intermittente (sur une période de huit années) que dans celles qui en reçoivent à long terme (pendant trois années consécutives ou plus). Ces conclusions semblaient sensées aux yeux des décideurs, car le fait de toucher de l'aide sociale pendant une longue période apporte un revenu stable, quoique maigre, avec lequel les familles peuvent concevoir des stratégies d'adaptation. Le fait d'entrer et de sortir du marché du travail ajoute à l'instabilité financière et au degré de stress dans la famille, et cela se reflète sur la santé des enfants.

Nous avions espéré formuler un ensemble de recommandations stratégiques à la table ronde, mais nous nous sommes rendu compte qu'il s'agissait d'un objectif trop ambitieux pour une première rencontre. Nous avons plutôt opté pour un objectif plus réaliste, soit de maintenir un « espace » de dialogue continu et inventif entre les chercheurs et les décideurs, afin que des recommandations soient élaborées méthodiquement de façon à coïncider avec le moment où les décideurs seront prêts à amorcer la mise en application.

Enseignements tirés

Ces conclusions, quoique parfois complexes et contreintuitives, sont comprises par un auditoire diversifié et peuvent inciter un large éventail de personnes à participer à des discussions de haut niveau.

En faisant appel à des utilisateurs potentiels des résultats de la recherche, nous avons appris que ces conclusions, quoique parfois complexes et contre-intuitives, sont comprises par un auditoire diversifié et peuvent inciter un large éventail de personnes à participer à des discussions de haut niveau. Pour qu'un dialogue utile ait lieu, quelques conditions préalables doivent cependant être réunies.

Premièrement, les conclusions de la recherche doivent être claires, à propos et bien présentées. Nous avons rédigé et distribué notre résumé de recherche aux participants de la table ronde longtemps avant la rencontre. Nous avons pris soin de mettre en évidence les questions sur lesquelles portait la recherche et avons utilisé plusieurs schémas et cartes géomatiques pour résumer et présenter nos conclusions. Notre auditoire s'est dit particulièrement intéressé par les cartes des régions couvertes par l'étude qui présentaient les conclusions pour les différents quartiers.

Deuxièmement, les participants doivent être sélectionnés avec soin, car la composition du groupe de discussion est un élément déterminant de réussite. Nous voulions réunir un groupe assurant une bonne représentation des analystes principaux en matière de politiques, des gestionnaires de programmes des différents ministères provinciaux, d'intervenants communautaires et de chercheurs universitaires. Bon nombre de participants connaissaient le chercheur principal et l'équipe de recherche et se connaissaient les uns les autres. Pareille familiarité fait naître un climat de confiance et de sécurité qui favorise une discussion franche et honnête.

La composition du groupe de discussion est un élément déterminant de réussite.

Troisièmement, il faut animer le dialogue à l'aide de quelques questions qui emportent l'intérêt général. Nos questions reposaient sur les conclusions de notre recherche et aussi sur un examen des politiques en matière de développement de la petite enfance, offrant ainsi un bon contexte dans lequel inscrire nos résultats et la discussion qui a suivi.

Conclusions et répercussions

Cette expérience a confirmé, pour nous, l'importance d'entretenir des rapports plus étroits entre les chercheurs et les décideurs. La nature même de l'étude la rendait particulièrement intéressante aux yeux des décideurs et du personnel de programme, et plusieurs ont demandé à être informés des futurs travaux dans ce domaine et à participer aux prochaines études.

Il reste cependant beaucoup de travail à accomplir pour ce qui est de créer et de maintenir des liens durables entre les chercheurs et les décideurs. Parfois, ces liens doivent être établis au cas par cas, ainsi que nous l'avons fait pour ce projet. En d'autres occasions, ils doivent être formés à partir de comités consultatifs existants pour l'élaboration de politiques, comme le comité intergouvernemental de la Saskatchewan sur le forum d'intégration des services à la personne. Quoi qu'il en soit, nous devons tenter de forger ces liens plus tôt dans le processus de recherche (afin qu'ils puissent influer sur la nature des questions à l'étude) et de les employer pour valider les conclusions de la recherche d'une manière qui conduit à un approfondissement des analyses existantes et à l'établissement d'orientations pour la recherche future.

Canadian Adolescents at Risk Research Network : un projet pour les jeunes réalisé avec les jeunes

Diane Davies, M.Sc., Social Program Evaluation Group, Université Queen's
Will Boyce, Ph.D., Social Program Evaluation Group, Université Queen's

Le Canadian Adolescents at Risk Research Network (programme CAARRN) est un programme de recherche interdisciplinaire axé sur la santé des adolescents. La vaste stratégie d'application des connaissances (AC) du programme CAARRN cible de nombreux intéressés dans les secteurs de l'éducation et de la santé, notamment des chercheurs, des décideurs, des responsables de l'élaboration de programmes, des cliniciens, des organismes communautaires, des conseils scolaires, des éducateurs et des jeunes. Le programme CAARRN intègre également un volet d'implication jeunesse pour la recherche effectuée par des jeunes et pour des jeunes. Les nombreuses activités d'AC ont entraîné la mise en oeuvre des conclusions de la recherche dans nombre d'organismes et le développement d'un réseau national de recherche consacrée à la jeunesse.

Contexte

L'adolescence est une période charnière où se vivent des changements physiques, psychologiques et professionnels. Mais peu d'attention a été accordée à l'élaboration de politiques en santé fondées sur les plus récentes données canadiennes pour cet important groupe de la population. La recherche qui montre l'influence du milieu scolaire et du quartier, de la famille et des groupes affinitaires, des habiletés d'adaptation et des facteurs sociodémographiques sur les comportements et les résultats liés à la santé a été particulièrement sous-utilisée aux fins de la formulation des politiques.

Le Canadian Adolescents at Risk Research Network (programme CAARRN)Note en bas de page ***** est un programme de recherche interdisciplinaire axé sur la santé des adolescents. Il facilite l'échange de connaissances, la communication et la collaboration entre les jeunes, les chercheurs, les décideurs et les responsables de l'élaboration des programmes, dans le but d'améliorer la qualité de vie des jeunes gens. Par l'entremise d'études des données nationales et internationales couvrant sept thèmes d'importance — l'intimidation, la santé en matière de sexualité, les blessures, la culture en milieu scolaire, l'invalidité et les états chroniques, le capital social et l'obésité, et l'activité physique — le programme CAARRN vise à mieux comprendre les rapports mutuels complexes qui ont une incidence sur la santé et la vie quotidienne des adolescents, et à faciliter l'élaboration de politiques pertinentes. Outre sa valeur intrinsèque en tant que recherche fondamentale, la connaissance acquise par l'entremise du programme CAARRN aide à mieux comprendre le choix de la cible et du moment des interventions préventives ainsi que la mesure dans laquelle ces interventions doivent être spécialement adaptées aux sous-groupes d'adolescentsNote en bas de page 4.

Le programme CAARRN rassemble des chercheurs, des spécialistes en matière de politiques et des jeunes gens de l'Université Queen's, de l'Université de Toronto, du Bloorview MacMillan Children's Centre, de l'Agence de santé publique du Canada, de l'Association canadienne d'éducation et du Centre d'excellence pour la participation des jeunes. Le programme reçoit une aide financière (2001-2006) de l'Initiative sur la santé de la population canadienne (ISPC).

L'initiative d'AC

Le programme CAARRN, de concert avec l'ISPC, a élaboré une vaste stratégie d'AC. De par leur portée générale, les thèmes relatifs à la santé des adolescents abordés dans le programme ciblent beaucoup de groupes dans les secteurs de la santé et de l'éducation, notamment des chercheurs, des décideurs, des responsables de l'élaboration de programmes, des cliniciens, des organisations de santé publique, des organismes communautaires, des organismes gouvernementaux, des organisations non gouvernementales, des conseils scolaires, des éducateurs et des jeunes. Chaque rencontre représente une occasion d'AC, et nous avons toujours des produits de diffusion (habituellement des feuillets d'information) à remettre aux participants. Nous invitons également les intervenants à participer à l'élaboration et à la diffusion de nos produits d'AC.

Notre gamme d'activités d'AC inclut :

  • Des publications spécialisées et des conférences théoriques : Nous présentons les conclusions de nos recherches dans des publications spécialisées et lors de conférences tenues aux échelles provinciale, nationale et internationale.
  • Autres publications : Nous produisons des rapports de recherche, un cyberbulletin semestriel, des feuillets d'information sur les recherches et des articles vulgarisés dans les publications des agences régionales, provinciales et nationales.
  • Relations avec les médias : Nous avons établi des liens avec les représentants des médias de l'Université Queen's et de l'Institut canadien d'information sur la santé dans le but de faciliter la couverture des résultats de nos recherches par la presse. Par exemple, deux publications récentes — dans lesquelles on comparait la prévalence du surpoids et de l'obésité chez les enfants d'âge scolaire de trente-quatre pays, et les liens entre l'obésité et l'intimidation infligée aux enfants d'âge scolaire — ont beaucoup retenu l'attention des médias.
  • Site Web : Nous avons conçu et nous enrichissons un site Web réunissant l'information relative au programme, les conclusions de nos recherches et des produits de diffusion téléchargeables.
  • Listserv : Nous utilisons un gestionnaire Listserv pour distribuer à tous les intervenants des résultats, des produits de diffusion et des communiqués touchant à la politique et à la recherche sur la santé des adolescents.
  • Équipe d'intervention rapide : Notre équipe d'intervention réagit rapidement aux enjeux soulevés par les médias ou dans le domaine politique. Par exemple, nous avons fourni des conseils à Santé Canada au sujet de l'Étude sur les jeunes, la santé sexuelle et le VIH/sida au Canada, et nous avons agi à titre de consultants auprès de conseils scolaires pour l'élaboration d'une politique contre l'intimidation.
  • Rencontres de réseautage : Les rencontres de réseautage du programme CAARRN permettent de définir des objectifs de recherche et offrent des possibilités de collaboration, de partage de données et de mise au jour des lacunes de la recherche.
  • Ateliers stratégiques régionaux : Nous organisons des ateliers régionaux où nous partageons les conclusions de nos recherches avec les décideurs et les chercheurs de l'ensemble du pays, ainsi que pour développer le réseau national de chercheurs intéressés à la santé des jeunes.
  • Conférence stratégique nationale : Nous organisons une conférence stratégique nationale sur la santé des jeunes qui cible les décideurs locaux, provinciaux et fédéraux, ainsi que les organismes/groupes d'intérêt et les chercheurs intéressés par cet enjeu.
  • Activités éducatives destinées aux étudiants : Nous avons préparé des activités éducatives pour le milieu scolaire qui sont fondées sur les données et conclusions sur les comportements à risque pour la santé.
  • Rayonnement régional/engagement local : Nous présentons les conclusions de nos recherches dans les écoles et aux conseils scolaires, et nous produisons sur demande des produits de diffusion ciblés.

Le programme CAARRN comprend également un volet jeunesse, financé séparément par le Fonds pour la santé de la population de l'Agence de santé publique du Canada. Ce volet vise non seulement à favoriser la recherche faite par les jeunes et par l'intermédiaire des organismes jeunesse, mais également à apprendre des jeunes et à s'inspirer des méthodes de travail avec les jeunes. Le projet Youth Engagement in Health Research and Policy (engagement des jeunes en matière de politique et de recherche sur la santé) offre une possibilité d'échange plus soutenu avec des jeunes gens qui vise l'acquisition d'habiletés, une formation sur la recherche fondamentale et un apprentissage mutuel dans le cadre de projets autodirigés de recherche en santé qui portent sur des sujets d'intérêt pour les jeunes.

Chaque activité d'application des connaissances comporte un volet d'évaluation. On évalue les rencontres et les ateliers au moyen de questionnaires, et des entrevues téléphoniques ont été menées auprès de jeunes chercheurs afin de recueillir une rétroaction sur leurs expériences. On effectue également un suivi du nombre d'abonnés à Listserv et de la diffusion des produits CAARRN.

Résultats de l'expérience d'AC

Les conclusions des recherches du programme CAARRN ont été utilisées par un grand nombre d'organismes, dont l'Association canadienne pour la santé mentale, pour élaborer un programme de prévention de l'intimidation.

Les conclusions des recherches du programme CAARRN ont été utilisées par un grand nombre d'organismes, dont l'Association canadienne pour la santé mentale, pour élaborer un programme de prévention de l'intimidation, les conseils scolaires régionaux aux mêmes fins et l'Alliance nationale pour les enfants, pour préparer un exposé de principe sur la nécessité d'une politique pour la jeunesse au Canada. De plus, Statistique Canada utilise les données du programme CAARRN pour alimenter son didacticiel E-STAT, un outil d'enseignement et d'apprentissage interactif destiné au monde de l'enseignement, et la Division de l'enfance et de l'adolescence de l'Agence de santé publique du Canada utilise les données du programme pour soutenir l'élaboration de ses politiques et programmes, ainsi que pour observer de près les comportements liés à la santé des adolescents.

Plusieurs des projets de Youth Engagement in Health Research and Policy, tous menés à terme, ont produit une importante recherche qui a été diffusée et uti-lisée à l'échelle du pays. La recherche portant sur l'engagement des jeunes de la rue et les stéréotypes a été bien accueillie par les pairs et les chercheurs, et a suscité une demande de la part des travailleurs de première ligne un peu partout au Canada.

Un réseau national, qui regroupe notamment des réseaux régionaux des provinces de l'Atlantique, de l'Ontario et de la Colombie-Britannique, vient d'être instauré, et des accords d'échange de données ont été préparés avec des universités et des organismes communautaires. De plus, les intervenants communiquent désormais au programme CAARRN leurs besoins en information, ainsi que des demandes de tableaux et de fichiers de données. Le programme existe depuis longtemps et a forgé des relations avec différents secteurs et communautés.

Enseignements tirés

Bien que nos activités d'AC soient en cours, jusqu'ici, nous pouvons tirer plusieurs grandes leçons de nos expériences.

Pour qu'ils soient des plus pertinents, les produits d'AC doivent être élaborés avec des représentants des groupes cibles. Des documents concis et faciles à lire sont très appréciés. Les produits les plus populaires jusqu'ici sont les feuillets d'information sur la recherche. Ces feuillets d'une page qui résument les conclusions des recherches sur un sujet donné ont la faveur de tous les auditoires, les chercheurs, les décideurs, les responsables de l'élaboration des programmes et les jeunes gens. Nous inspirant d'un article paru dans une revue, nous avons produit un modèle à partir duquel les chercheurs peuvent rapidement rédiger des feuillets d'information (similaires aux résumés structurés, mais plus conviviaux et pertinents).

Le programme CAARRN s'est également occupé de promouvoir des partenariats égaux entre les différents intervenants sur la santé des adolescents. Les activités d'AC les plus efficaces ont été sans conteste nos ateliers stratégiques régionaux, où chercheurs, décideurs locaux et responsables de l'élaboration de programmes ont discuté des répercussions de nos résultats de recherche. Nous avons souvent collaboré avec d'autres organismes et chercheurs en vue d'assurer la réussite et la visibilité des activités. Par exemple, le programme CAARRN s'est affilié à des chercheurs de l'Université Dalhousie, de l'Université de Waterloo et de la McCreary Youth Foundation pour tenir des ateliers stratégiques régionaux partout au pays. Nos évaluations révèlent que les participants ont trouvé particulièrement utiles les courts exposés (quinze minutes) et les discussions de groupe.

Impliquer les jeunes gens dans la recherche qui les concerne — aux étapes de la conception, de la mise en oeuvre et de l'analyse jusqu'aux étapes de l'AC, de la promotion et de la participation à l'élaboration des politiques — constitue une expérience à la fois ambitieuse et enrichissante. L'un des principaux indicateurs de réussite tient au renforcement des capacités des jeunes eux-mêmes grâce aux leçons tirées qui touchent à tous les aspects de leur existence, plus précisément dans les secteurs scolaire et professionnel.

Nous avons également beaucoup appris sur la nature évolutive de la recherche, en collaboration avec les jeunes, par opposition aux démarches universitaires habituellement plus linéaires. La recherche menée conjointement avec des jeunes gens présente plusieurs leçons et difficultés, dont la plupart tiennent au caractère complexe de l'existence des jeunes. Il faut juger la réussite de la recherche fondée sur l'action participative en fonction de critères autres que les indicateurs traditionnels de réussite universitaire. L'autonomisation des jeunes est l'un de ces nouveaux indicateurs :

« Le processus en soi me plaît, car il donne aux jeunes les aptitudes nécessaires pour effectuer de la recherche sur les sujets de leur choix. C'est fantastique de pouvoir monter son propre projet, d'effectuer une recherche sur un sujet de réel intérêt et d'avoir du soutien pour le faire. »

Conclusions et répercussions

Même si le programme CAARRN ne touchera plus de financement à compter de mars 2006, on espère que le réseau survivra et tirera profit des relations et des nouvelles collaborations entre les jeunes, les chercheurs, les décideurs et les responsables de l'élaboration des programmes afin d'améliorer la qualité de vie des jeunes gens. Le programme CAARRN continuera d'appuyer l'initiative d'élaboration d'un programme d'action national pour les jeunes à titre de membre de l'Alliance nationale pour les enfants.

Boyce, W. 2004. Les jeunes au Canada, leur santé et leur bien-être. Ottawa (Ontario), Santé Canada.

Faut-il enseigner la réduction des méfaits aux adolescents dans les écoles? Production et application de nouvelles connaissances controversées sur la toxicomanie

Christiane Poulin, M.Sc., FRCPC, titulaire d'une chaire de recherche du Canada en santé des populations et en toxicomanie, Université Dalhousie
Jocelyn Nicholson, B.Ed., B.Sc.H., coordonnateur du programme SCIDUA, Université Dalhousie

Des chercheurs de l'Université Dalhousie se sont associés au ministère provincial de la Santé, aux services régionaux en toxicomanie, aux conseils scolaires et aux écoles de la Nouvelle-Écosse dans le cadre d'un projet de recherche participative (SCIDUA) visant à déterminer s'il faut adopter le modèle de réduction des méfaits en prévention de la toxicomanie auprès des élèves des écoles secondaires. L'application des connaissances (AC) faisait partie intégrante du projet SCIDUA et a semblé mener à un changement d'orientation chez deux institutions partenaires. Par contre, la réussite de l'AC pourrait avoir contribué à l'adoption précoce de politiques sur la réduction des méfaits qui ne tenaient pas compte de certaines conclusions, aussi importantes qu'inattendues, dégagées après la fin de la recherche.

Contexte

Bien qu'il existe peu de données empiriques sur l'acceptabilité et l'efficacité du modèle de réduction des méfaits, on tend de plus en plus à l'intégrer aux programmes de prévention de la toxicomanie en milieu scolaire. Nous avons mené une étude intitulée Integrated School- and Community-Based Demonstration Intervention Addressing Drug Use Among Adolescents (SCIDUA) afin de déterminer s'il faut adopter le modèle de réduction des méfaits en prévention de la toxicomanie auprès des élèves des écoles secondaires de la Nouvelle-ÉcosseNote en bas de page 5. Le projet SCIDUA a été financé conjointement par les IRSC, le ministère de la Santé de la Nouvelle-Écosse, les services en toxicomanie des autorités régionales de santé 1, 2, 3 et 9, le conseil scolaire de la région de Halifax, le conseil scolaire de la région de la vallée de l'Annapolis, quatre écoles et l'Université Dalhousie. Le principal objectif de SCIDUA était de faire diminuer l'usage néfaste de l'alcool, du tabac et autres stupéfiants et d'en atténuer les conséquences nocives. Le travail sur le terrain s'est déroulé entre 1998 et 2002.

L'initiative d'AC

Comme il fallait permettre et favoriser un dialogue ouvert entre élèves, enseignants, administrateurs et parents à propos de cette nouvelle politique controversée et inéprouvée en matière de prévention de la toxicomanie, nous avons opté pour une approche de recherche participative et coopérativeNote en bas de page 6. Dans une enquête coopérative, il revient aux participants de déterminer dans une assez grande part leur plan d'action et leurs expériences.

Les comités directeurs de la communauté scolaire, qui regroupent des élèves, des enseignants, le conseiller scolaire, un employé des services en toxicomanie et un coordonnateur du projet SCIDUA, se sont réunis aux deux semaines au cours de l'année scolaire. Plusieurs de ces comités comptaient également des parents, des responsables de l'exécution de la loi ainsi que des représentants du gouvernement local et de groupes communautaires. Les comités directeurs de la communauté scolaire étaient chargés de créer et de mettre en oeuvre les initiatives de prévention de la toxicomanie qu'ils jugeaient pertinentes dans leurs écoles respectives. Il s'agissait entre autres d'annonces d'intérêt public, d'exposés livrés par des étudiants, de séances d'information destinées aux parents et de vidéocassettes éducatives. Un protocole d'entente et les comités consultatifs prévoyaient une collaboration entre les institutions partenaires, les comités consultatifs se réunissant chaque mois durant l'année scolaire. Ainsi, à l'intérieur d'un processus global commun, les quatre écoles ont déterminé le choix et le contenu de leurs interventions.

Notre évaluation officielle de l'acceptabilité d'un programme de prévention de la toxicomanie fondé sur un modèle de réduction des méfaits a porté sur une analyse de 491 documents produits entre 1998 et 2002 par près de 150 sources impliquées dans les comités directeurs de la communauté scolaire ou rattachées à leurs activités. Notre évaluation officielle de l'efficacité était fondée sur une enquête réalisée auprès de 1 117 et de 849 élèves présents dans les écoles où avait lieu l'intervention, comparativement à 3 755 et à 4 247 élèves dans le reste de la province, en 1998 et en 2002, respectivement.

Ces évaluations ont dégagé des conclusions différentes selon que les élèves étaient au premier ou au deuxième cycle du secondaire. Au deuxième cycle du secondaire, on a constaté un taux de prévalence plus faible de certains risques et des conséquences néfastes de la consommation d'alcool et de cannabis, et une preuve qualitative de l'acceptabilité de la réduction des méfaits. Au premier cycle du secondaire par contre, le projet SCIDUA a révélé que la réduction des méfaits n'était pas acceptable et n'avait pas été mise en oeuvre, et l'on n'a pas réussi à montrer une amélioration quant à la prévalence de certains risques et méfaits liés à la toxicomanie. Nous en avons conclu que la réduction des méfaits en milieu scolaire peut être acceptable et efficace au deuxième cycle du secondaire, mais qu'elle n'est peut-être pas acceptable ou efficace au premier cycle.

Résultats de l'expérience d'AC

En raison de l'approche participative de la recherche, l'AC faisait partie intégrante du projet SCIDUA dès le départ. Les activités d'AC ont eu lieu à grande échelle, pendant et après le travail sur le terrain. Des représentants des institutions associées au projet y ont pris une part active et ont reçu une somme importante de documentation sous forme de procès-verbaux, d'exposés, de mises à jour, de résumés d'activité, de rapports officiels et d'ateliers régionaux. À la lumière du taux élevé d'implication de nombreux intéressés à différents niveaux au cours des quatre années qu'a duré le travail sur le terrain, qui a produit un total de 3 000 dossiers de données qualitatives, il ne fait aucun doute que le processus de recherche participative du projet SCIDUA a été fructueux.

Mais comment savoir si les activités d'AC associées au projet SCIDUA, qui constituaient une partie intégrante de la recherche participative, ont véritablement mené à l'élaboration d'une politique sur la santé ou l'éducation?

Deux documents de politique rédigés par des institutions participant au SCIDUA donnent à penser que nos acti-vités d'AC ont su influer sur la formulation de politiques. Le premier document, qui traite de la politique sur la toxicomanie chez les élèves, a été publié en novembre 2002 par le ministère de la Santé de la Nouvelle-Écosse. On y explique que l'approche préconisée en matière de politique et de sensibilisation à la consommation de stupéfiants repose sur la réduction des méfaits, et aussi que la démarche usuelle centrée sur la politique de tolérance zéro n'est pas indiquéeNote en bas de page 7. Il s'agit à notre connaissance du premier document issu des services provinciaux en toxicomanie qui privilégie nettement la réduction des méfaits comme solution en vue de sensibiliser les jeunes aux problèmes de la toxicomanie. Les services provinciaux en toxicomanie ont été parmi les premiers à participer au projet SCIDUA dans l'intention précise de répondre à cette question stratégique, et le document renvoie à des individus et à des organismes impliqués dans le projet SCIDUA.

Le second document est une politique sur la toxicomanie adoptée par la commission scolaire dans laquelle on parle de réduction des méfaitsNote en bas de page 8. Cette politique a été élaborée au cours des deux dernières années de travail sur le terrain par l'une des commissions scolaires participant au projet SCIDUA, par l'entremise d'un comité comptant entre autres plusieurs des membres du comité consultatif du projet SCIDUA.

Bien que l'on puisse considérer, du moins en partie, ces politiques comme des produits des activités d'AC, elles ont été formulées avant qu'il ne soit possible de tirer des conclusions définitives du projet SCIDUA. En fait, elles ont été énoncées avant la diffusion, en octobre 2002, des conclusions préliminaires sur l'efficacité douteuse d'un programme de prévention de la toxicomanie auprès des jeunes adolescents axé sur la réduction des méfaits.

Enseignements tirés

Il semble que la réussite de SCIDUA, comme projet participatif, a été mal interprétée par quelques participants comme un signe d'acceptabilité de l'orientation stratégique, c.-à-d. l'approbation d'un programme de prévention de la toxicomanie fondé sur la réduction des méfaits.

Alors, pourquoi deux institutions participant au projet SCIDUA ont-elles adopté le modèle de réduction des méfaits en l'absence de preuves réelles de son efficacité en prévention de la toxicomanie? Il convient ici de faire une distinction entre le soutien à l'égard du processus participatif sur lequel s'appuyait le projet SCIDUA et le soutien envers la politique qui faisait l'objet d'une recherche par l'intermédiaire de ce même processus. En se fondant sur notre analyse approfondie des données qualitatives recueillies dans le cadre du projet SCIDUA, il semble que la réussite de SCIDUA, comme projet participatif, a été mal interprétée par quelques participants comme un signe d'acceptabilité de l'orientation stratégique, c.-à-d. l'approbation d'un programme de prévention de la toxicomanie fondé sur la réduction des méfaits.

La deuxième raison pour laquelle la réduction des méfaits a été avalisée tôt en cours de processus tient au fait que certains partenaires ont pu voir les acti-vités du SCIDUA liées à l'évaluation et à l'établissement de rapports comme des preuves concluantes en faveur de la réduction des méfaits. Par exemple, au mitan du travail sur le terrain, une équipe externe a procédé à une évaluation intérimaire du processus qui a révélé que l'on progressait vers l'objectif principal. L'équipe externe a conclu que « […] nombre d'adolescents signalent une consommation d'alcool et de drogues moins fréquente et/ou moins risquée. [...] Certains intervenants se disent favorables à l'idée et à la mise en oeuvre d'un modèle axé sur la réduction des méfaits » [traduction libre]. Quelques partenaires du projet SCIDUA ont peut-être vu dans ce genre d'affirmations une preuve d'acceptabilité et d'efficacité du modèle de réduction des méfaits dans la prévention de la toxicomanie. En réalité, les conclusions de l'équipe externe se fondaient sur une seule visite et les opinions d'un petit nombre de gens en un moment précis, sans le bénéfice d'une évaluation antérieure ou postérieure des résultats, pourtant un élément clé de l'évaluation officielle. De même, deux ateliers tenus avant la fin du travail sur le terrain semblent avoir laissé à certains participants l'impression que la réduction des méfaits était la bonne approche pour la prévention de la toxicomanie en milieu scolaire. En fait, les conférenciers invités à ces ateliers ont insisté sur le fait qu'il fallait encore procéder à l'évaluation des résultats et que l'information préliminaire était partagée à ce moment-là seulement parce que l'année scolaire et le travail sur le terrain arrivaient à terme.

Enfin, le modèle de réduction des méfaits pourrait avoir été adopté rapidement du fait que la formulation d'une politique ne dépend pas de la disponibilité de données empiriques. En ce qui concerne le projet SCIDUA, notre conclusion selon laquelle une même solution ne convient pas aux élèves des premier et deuxième cycles du secon-daire tenait de la nouveauté; la documentation à l'échelle internationale en faveur de la réduction des méfaits n'a pas tracé de distinction entre les groupes d'adolescents. Manifestement, cette conclusion propre au projet SCIDUA pose un défi pour les institutions et les particuliers en santé ou en éducation, qui souhaitent adopter une seule politique de prévention de la toxicomanie pour l'ensemble des élèves, de la première à la dernière année du secondaire.

Conclusions et répercussions

Une AC précoce ou continue peut écarter deux étapes essentielles du contrôle de la qualité dans la sphère scientifique.

Nous avons fini par comprendre qu'une nouvelle approche comme la réduction des méfaits pouvait plaire aux décideurs en matière de santé et d'éducation, en particulier si elle semble offrir une panacée contre un problème aussi difficile à résoudre que la consommation d'alcool et de drogues chez les adolescents. Ainsi, on peut tirer une importante leçon du projet SCIDUA, à savoir que le processus participatif, s'il est utile pour favoriser l'engagement à un processus de recherche et impliquer des intervenants dans des activités continues d'AC, risque également d'entraîner l'adoption prématurée de conclusions de recherche peu probantes, dont certaines pourraient ultérieurement se révéler mal avisées. En réalité, une AC précoce ou continue peut écarter deux étapes essentielles du contrôle de la qualité dans la sphère scientifique : l'utilisation d'une information complète plutôt que sélective, et un examen impartial des conclusions de la recherche par des pairs. Par conséquent, l'AC doit intégrer des mécanismes pour que les utilisateurs de la recherche puissent réexaminer les conclusions et les enjeux. En ce qui concerne le projet SCIDUA, les activités d'AC ont été planifiées après la fin de l'étape de l'analyse, et la diffusion des conclusions définitives ciblait les partenaires du projet de même qu'un public plus vaste.

L'AC doit intégrer des mécanismes pour que les utilisateurs de la recherche puissent réexaminer les conclusions et les enjeux.

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