Une approche concertée fondée sur les preuves en vue d'améliorer la santé et la sécurité au travail

Annalee Yassi, M.Sc., FRCPC, OHSAH et Institute of Health Promotion Research, Université de la Colombie-Britannique
Maziar Badii, M.Sc.C, FRCPC, OHSAH et Université de la Colombie-Britannique
Elizabeth Smailes, Ph.D., OHSAH et Institute of Health Promotion Research, Université de la Colombie-Britannique
Karen Lockhart, M.A., directrice de recherche, Institute of Health Promotion Research, Université de la Colombie-Britannique

L'Occupational Health and Safety Agency for Healthcare - OHSAH (Agence d'hygiène et de sécurité au travail pour les soins de santé) a été créée en Colombie-Britannique par les syndicats et les employeurs du secteur de la santé qui ont uni leurs efforts pour élaborer des programmes fondés sur les preuves en vue d'améliorer la santé et la sécurité au travail. Un partenariat de cinq ans avec les Alliances communautaires pour la recherche en santé (ACRS) a donné lieu a plusieurs projets d'application de la recherche, et permis d'économiser plus de 108 millions de dollars entre 2002 et 2005. La participation des divers intervenants dès le début du processus de recherche, l'engagement concret de la haute direction, la participation des intervenants de première ligne et des syndicats à la mise en oeuvre des résultats de recherche ont été des facteurs déterminants de la réussite de ces initiatives d'application des connaissances (AC).

Contexte

La participation de la communauté à la recherche en santé est de plus en plus reconnue comme un moyen efficace de résoudre les disparités en santé1,2. Dans le milieu de travail, la participation des principaux intervenants est nécessaire si l'on veut que les résultats de la recherche sur l'amélioration de la santé soient appliqués avec succès dans la politique et la pratique. Cette étude de cas illustre comment la collaboration entre les syndicats, les employeurs, les pouvoirs publics, les compagnies d'assurance et une équipe de chercheurs pluridisciplinaires peut produire une recherche dont les résultats concrets sont d'une grande qualité.

L' OHSAH créée en Colombie-Britannique est le fruit des efforts conjoints des syndicats et des employeurs en vue d'élaborer des programmes fondés sur des preuves, afin d'améliorer les pratiques en matière de santé, de sécurité et de retour hâtif au travail3. En 1999, les IRSC ont établi le programme de financement des Alliances communautaires pour la recherche en santé, dont les objectifs rejoignaient parfaitement la mission de l'OHSAH. Celle-ci est ainsi devenue pour les chercheurs de la Colombie-Britannique un moyen de travailler en collaboration avec les syndicats et les employeurs du secteur de la santé. Un programme quinquennal de recherche, intitulé Making Healthcare a Healthier Place to Work: A Partnership of Partnerships, a été établi. Il était dirigé par un conseil de recherche composé de dirigeants syndicaux, de chercheurs et de représentants de la WCB (la commission des accidents du travail de la Colombie-Britannique) et de la société qui offrait l'assurance-invalidité de longue durée.

L'initiative d'AC

Le partenariat entre l' OHSAH et l'ACRS intégrait une approche syndicat-direction pour la résolution des problèmes, qui était essentielle pour relever les défis du secteur4,5. Le programme de recherche comprenait un grand nombre d'initiatives pratique-recherche-pratique élaborées avec l'apport des intervenants, en particulier les employeurs du secteur des soins de santé (par le biais de la Health Employers Association of British Columbia, et les représentants de régions sanitaires spécifiques) et les quatre principaux syndicats du secteur de la santé en Colombie-Britannique. Le programme de recherche initial comprenait la création d'une cohorte de travailleurs de la santé pour l'étude longitudinale; une série d'études portant sur les facteurs travail-organisation et leurs incidences sur le nombre de blessures dans le milieu des soins actifs, prolongés et de longue durée; une étude sur le terrain des risques encourus par le personnel des soins à domicile; une étude de la prise de décision en ce qui concerne le remplacement des substances chimiques toxiques; la mise en oeuvre d'un programme régional de sécurité et de santé au travail, et deux initiatives reliées (discutées ci-après) axées sur la diminution du nombre de blessures et de journées d'incapacité de travail causées par la manipulation des patients.

Résultats de l'expérience d'AC

1. Le cas du lève-personne fixé au plafond

La combinaison des résultats quantitatifs et qualitatifs a permis au public de constater à la fois les résultats de base et les incidences positives des lève-personnes sur la sécurité en milieu de travail.

Les études systématiques démontrent constamment que le risque de blessures musculo-squelettiques est très élevé chez les travailleurs de la santé, en raison des problèmes particuliers que posent la manipulation, le levage et le transfert des patients6,7. Nous avons évalué rigoureusement un lève-personne sur rails au plafond dans un établissement de soins prolongés de la Colombie-Britannique afin de déterminer son efficacité quant à la diminution du nombre de blessures pour le personnel et la réduction du risque et de l'inconfort pour le personnel et pour les patients. La période de récupération des coûts directs de ce programme de lève-personne au plafond avait été estimée à environ quatre ans, mais notre évaluation a déterminé que, compte tenu de l'augmentation des coûts d'indemnisation, la période de récupération diminuait presque de moitié8. Une évaluation de suivi utilisant trois années de données supplémentaires a montré des réductions de 40 p. 100 des coûts totaux d'indemnisation, de 82 p. 100 des coûts d'indemnisation pour le levage et le transfert, et une réduction de 83 p. 100 des heures perdues en raison des blessures dues aux levages et aux transferts9. Les intervenants de première ligne ont signalé une diminution des douleurs et de l'inconfort, et la satisfaction a été générale pour les patients et leurs familles.

Les résultats ont été rapidement communiqués aux décideurs et une réunion spéciale a rassemblé les représentants de la haute direction, incluant les dirigeants principaux de l'autorité sanitaire et la commission des accidents du travail (WCB), le ministère de la Santé, et les délégués syndicaux. Les résultats quantitatifs, incluant une analyse coût-avantage, ainsi que des « témoignages » des intervenants de première ligne et des gestionnaires, y ont été présentés. La combinaison des résultats quantitatifs et qualitatifs, présentés dans divers formats allant des présentations PowerPoint aux feuillets d'information, a permis au public de constater à la fois les résultats de base et les incidences positives des lève-personnes sur la sécurité en milieu de travail. Les résultats et les recommandations ont suscité le commentaire suivant de la part d'un dirigeant de l'une des régions sanitaires : « ce n'est pas difficile, faisons-le! »

Par suite des économies réalisées au Vancouver General Hospital, du prestige acquis et des connaissances transmises aux décideurs des autorités sanitaires, le programme PEARS a été généralisé à toutes les régies de la santé de Colombie-Britannique.

Le ministère de la Santé de la Colombie-Britannique et le WCB ont décidé d'allouer plus de 20 millions de dollars pour étendre le programme des lève-personnes à toute la province, et ils ont également signé une entente de mise en oeuvre de politiques adéquates qui bannit les levages non sécuritaires. D'autres études ont été menées sur des scénarios précis, des documents de formation sur la façon de mettre en oeuvre le programme et d'installer les lève-personne ont été élaborés, et un système d'évaluation continue a été mis en place.

2. Lier la prévention primaire à la prévention secondaire

En 1998, le nombre de blessures des travailleurs de la santé était très élevé en Colombie-Britannique, et le secteur de la santé enregistrait davantage d'indemnisations pour accidents avec perte de temps que tous les autres secteurs de la province10. Le programme PEARS de prévention et de retour actif rapide et sécuritaire au travail (Prevention and Early Active Return-to-Work Safely Program) a été élaboré dans le but de diminuer les cas de blessures musculo-squelettiques chez les travailleurs de la santé, ainsi que la durée moyenne du temps de travail perdu, en réintégrant plus rapidement les employés blessés dans leurs fonctions habituelles. Il visait également à repérer et à évaluer les facteurs déterminants pour la réussite d'un programme de prévention et de retour rapide et sécuritaire au travail et à favoriser une culture de la sécurité dans le milieu de travail. Des comités directeurs mixtes syndicat-employeur ont guidé l'ensemble de l'initiative.

Le programme PEARS associe trois éléments - la prévention primaire, l'intervention précoce (suivi rapide des travailleurs blessés, modifications ciblées du milieu de travail et traitement clinique au besoin) et une évaluation globale. À l'origine, le programme PEARS avait été mis à l'essai au Vancouver General Hospital (VGH), un vaste hôpital universitaire urbain de soins actifs et tertiaires qui compte plus de 6 000 employés. Les employés blessés avaient droit à une gamme de services sur place, comme des séances de physiothérapie; l'examen de leur tâches, assorti de conseils et de formation; l'évaluation du milieu de travail suivi de modifications et de l'achat d'équipement au besoin; un programme de retour graduel au travail, consistant en un aménagement des tâches et/ou de l'horaire, et l'accès à un médecin sur place.

L'évaluation de la première année du programme PEARS a montré que la reprise du travail après une blessure musculo-squelettique était beaucoup plus rapide que les deux années précédentes11 et qu'en moyenne, le temps perdu par personne et par an pour les infirmières autorisées avait diminué, passant de 4,9 à 3,6 jours. Une économie totale de 176 534 dollars sur les paiements d'indemnité a ainsi pu être réalisée, soit une diminution de 33 p. 100 par rapport à l'année précédente. Par suite des économies réalisées au Vancouver General Hospital, du prestige acquis et des connaissances transmises aux décideurs des autorités sanitaires, le programme PEARS a été généralisé à toutes les régies de la santé de Colombie-Britannique. Des programmes PEARS sont actuellement en vigueur dans onze sites de la province et ils desservent plus de 37 000 travailleurs de la santé.

Enseignements tirés

La participation des nombreux intervenants a créé un climat de confiance propice à un engagement commun envers l'objectif de favoriser un milieu de travail sain.

Ces deux exemples permettent de tirer plusieurs leçons importantes pour l'AC et la réussite des interventions dans le milieu de travail.

Nous attribuons la réussite de l'intervention concernant les lève-personnes à l'engagement concret de la haute direction envers la santé et la sécurité en milieu de travail, illustré par sa détermination à engager les dépenses d'équipement nécessaires, et aussi à la forte participation des intervenants de première ligne qui ont défini les détails de l'intervention. Il convient de noter que l'étude avait été initialement demandée par l'établissement de santé qui a mis en oeuvre le programme des lève-personnes : le public était par conséquent impatient de recevoir les résultats de l'étude. Les syndicats ont aussi participé activement à la mise en oeuvre des résultats, assortie d'un solide soutien bipartite fondé sur les preuves. La participation de tous les intervenants dès le début et le regroupement des principaux décideurs en vue d'interagir directement avec les chercheurs pour discuter des résultats ont été des facteurs clés de la réussite de cette initiative d'AC. Les éléments quantitatifs de la recherche, comme l'analyse coût-avantage, et l'utilisation de la recherche qualitative pour recueillir les exemples locaux auprès des divers intervenants, y compris les intervenants de première ligne et les patients, ont joué des rôles importants.

Le programme PEARS a marqué la fin des programmes précédents de prévention des blessures et de l'invalidité en combinant la prévention primaire et secondaire. Les activités de prévention se déroulent dans le milieu de travail où tous les intervenants peuvent constater l'amélioration du cadre de travail, ce qui renforce la confiance envers le programme. Le programme a également bénéficié d'un solide soutien syndical, il a tenté de faire l'unanimité chez les intervenants et possédait une composante d'évaluation continue. La participation des nombreux intervenants a créé un climat de confiance propice à un engagement commun envers l'objectif de favoriser un milieu de travail sain, et elle a renforcé la sensibilisation et le soutien quant à l'initiative proprement dite.

Conclusions et répercussions

Toutes les initiatives ont entraîné des diminutions importantes du nombre de blessures avec perte de temps qui représentent plus de 108 millions de dollars d'économie en primes de la WCB entre 2002 et 2005.

Toutes les initiatives de partenariat OHSAH-ACRS dans le secteur de la santé en Colombie-Britannique ont produit des documents de formation utiles et de nombreux articles approuvés par les pairs12-14, des chapitres de livres15 et des feuillets d'information. Mais surtout, elles ont entraîné des diminutions importantes du nombre de blessures avec perte de temps qui représentent plus de 108 millions de dollars d'économie en primes de la WCB entre 2002 et 2005. Le partenariat a aussi convaincu les partenaires de continuer à mener ensemble une recherche de grande qualité sur la façon de traiter les dimensions physiques et psychologiques de l'incapacité au travail dans le secteur de la santé, et d'adopter les mêmes principes de collaboration et d'excellence en science - ce qui a été qualifié de « bonne démarche scientifique et bonne volonté » .

Au moment de mettre sous presse, les principaux intervenants - syndicats, employeurs et ministère de la Santé - ont réitéré leur appui soutenu envers le partenariat. Le financement de base de l'activité d'AC de l'OHSAH se poursuit, et il est à souhaiter que le programme de l'ACRS, ou son équivalent par le biais des autres programmes des IRSC, continuera de financer d'importants partenariats de recherche qui soutiennent l'acquisition de connaissances scientifiquement rigoureuses, indispensable à une véritable AC.

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