Application des connaissances et sécurité des patients : une étude canadienne sur les événements indésirables

G. Ross Baker, Ph.D., Université de Toronto
Peter Norton, M.D., Université de Calgary
Virginia Flintoft, M.Sc., Université de Toronto

« The Canadian Adverse Events Study » est la première étude nationale sur les événements indésirables qui surviennent dans les hôpitaux canadiens. L'équipe, qui a tiré des leçons de la controverse sur des études similaires dans d'autres pays, a participé à d'importantes activités d'application des connaissances (AC) tout au long du projet. Grâce à des réunions, des communications virtuelles et d'autres outils, l'équipe a préparé la plupart des intervenants canadiens à la publication de l'étude, qui ont pu ainsi, à l'avance, mettre sur pied des initiatives à l'égard de la sécurité des patients. Toutefois, à la publication de l'étude, l'attention portée sur les politiques s'est rapidement déplacée sur d'autres préoccupations, et l'engagement à long terme nécessaire pour améliorer la sécurité des soins de santé demeure incertain.

Contexte

Au printemps 2002, un groupe de chercheurs provenant de sept universités canadiennes a obtenu des fonds pour réaliser la première étude nationale des événements indésirables dans les hôpitaux du Canada, qu'ils ont intitulée The Canadian Adverse Events Study1. Les événements indésirables sont des blessures ou des complications non intentionnelles qui entraînent une incapacité, le décès ou une hospitalisation prolongée, et sont dus aux soins prodigués aux patients, non à une maladie ou à un état sous-jacent.

Des études menées dans d'autres pays sur les événements indésirables ont révélé un niveau imprévu de blessures - et ont souvent eu des effets inattendus. Par exemple, l'annonce prématurée des résultats d'une étude australienne par le ministre fédéral de la santé a nui pendant plusieurs années aux relations entre l'association médicale de l'Australie et le gouvernement fédéral de ce pays. Aux États-Unis, l'étude Harvard Medical Practice Study a eu peu d'impact sur les politiques lors de sa publication en 1991, mais les données de cette étude et d'autres travaux ont fait la manchette en 1999 quand elles ont été reprises dans un percutant communiqué de presse sur un rapport de l'IOM (Institute of Medicine) selon lequel « de 44 000 à 98 000 Américains meurent chaque année dans un hôpital à la suite d'erreurs médicales »2.

Reconnaissant que l'étude canadienne aurait certainement une incidence majeure sur les organismes et les professionnels de soins de santé, les bailleurs de fonds - soit l'Institut canadien d'information sur la santé (ICIS) et les IRSC - ont collaboré avec l'équipe de recherche à l'élaboration d'une stratégie d'AC en vue de préparer les intervenants canadiens à la publication de l'étude.

L'initiative d'AC

Malgré une large diffusion dans les médias au pays, peu de Canadiens connaissent l'étude sur les événements indésirables et ses résultats.

Par notre stratégie d'AC, nous voulions nous assurer que les décideurs, les représentants des professions de la santé, les gestionnaires du système de santé et, par leur intermédiaire, le grand public soient périodiquement informés de l'étude et de ses progrès. Le rapprochement de ces groupes inciterait également chaque organisme à réagir de façon appropriée à l'étude et à préparer des initiatives préventives.

Nos activités ont débuté par l'envoi d'un communiqué de presse à plus de 1 500 médias anglophones et francophones du Canada, peu de temps après que les fonds alloués à l'étude ont été accordés. En juin 2002, les intervenants nationaux ont participé à un forum sur invitation à Ottawa. Les participants étaient invités à partager leur savoir sur des études similaires menées ailleurs et à déterminer les difficultés que l'étude pourrait entraîner pour chaque organisme. L'ICIS a également lancé un site Web interactif afin d'informer les intervenants des progrès de la recherche. Le site a été tenu à jour pendant toute la durée du projet.

Un an plus tard, soit en mai 2003, le même groupe d'intervenants a été convié à un deuxième forum d'information. Les participants ont également eu l'occasion d'échanger, en petits groupes, sur la planification de leur politique relative à la sécurité des patients et sur la façon dont ils comptent réagir à la publication de l'étude. À ce stade, certains organismes avaient déjà pris des initiatives politiques et éducatives visant à perfectionner les connaissances et les compétences des praticiens, des gestionnaires et des décideurs relativement à la sécurité des patients.

Le 12 janvier 2004, les principaux chercheurs de l'étude - les Drs Ross Baker et Peter Norton - informaient les intervenants des progrès de l'étude dans le cadre d'une émission diffusée sur Internet. Des discussions étaient alors déjà en cours avec les rédacteurs du Journal de l'Association médicale canadienne (JAMC) en vue d'une entente sur l'examen et la publication accélérés de l'étude.

À la mi-avril, la date de publication de l'étude a été fixée au 25 mai 2004. La politique du JAMC était de remettre aux médias une copie frappée d'embargo des articles publiés dans le Journal, une semaine avant leur publication. Le 20 mai, les membres de l'équipe de recherche et les représentants de l'ICIS et des IRSC ont donc présenté les résultats de l'étude à la presse et aux principaux intervenants. Le taux d'événements indésirables survenus chez les patients hospitalisés au Canada était de 7,5 p. 100, soit un taux plus élevé que dans des études américaines similaires, mais inférieur au taux indiqué dans l'étude australienne. Le niveau d'incapacité et de décès associé aux événements indésirables, qui indiquait que le fardeau associé aux maladies était considérable, a été une autre conclusion tout aussi importante de l'étude.

Le document a paru dans le JAMC le 25 mai 2004, comme prévu, mais des journalistes du Edmonton Journal et du National Post ont passé outre à l'embargo et ont laissé fuir la nouvelle trois jours avant sa publication. Comme leurs articles avaient révélé les principaux résultats de l'étude, les autres journalistes ont dû rédiger à la hâte des articles sur d'autres aspects des résultats. Malgré cela, l'étude a bénéficié d'une importante couverture médiatique. Les Drs Norton et Baker ont accordé une vingtaine d'entrevues chacun et l'étude a fait l'objet de plus de 28 articles de journaux, de 47 communiqués radiophoniques et de 19 nouvelles télévisées. Toutefois, l'annonce de l'élection fédérale prévue durant cette fin de semaine a amputé une partie de la couverture de l'étude. Une analyse réalisée par l'ICIS sur la perception des principaux événements d'actualité survenus durant cette période indique que, malgré une large diffusion dans les médias au pays, peu de Canadiens connaissent l'étude sur les événements indésirables et ses résultats.

Résultats de l'expérience d'AC

Les praticiens et les décideurs étaient clairement au courant de l'étude et de ses résultats, le public a été mal informé parce que la couverture médiatique a été écourtée.

La réussite des efforts d'AC dans le cas de l'étude The Canadian Adverse Events Study doit être évaluée en fonction du degré d'information des principaux intervenants face aux résultats de l'étude, de même qu'en fonction des impacts à court et à long terme de l'étude sur les initiatives politiques relatives à la sécurité des patients.

En ce qui a trait au premier point (le degré d'information des intervenants), les efforts fournis ont été très fructueux. Des représentants de plus de 35 ministères de la santé, organismes professionnels nationaux, organismes de réglementation et organismes non gouvernementaux ont assisté aux forums de 2002 et 2003 organisés pour les intervenants. Un grand nombre d'entre eux ont également participé à l'émission diffusée sur Internet en 2004. La rétroaction sur les premiers événements a servi à améliorer les interactions entre les intervenants et les chercheurs dans le cadre des réunions et des communications ultérieures.

Un décompte fait par le JAMC a indiqué que le document a été téléchargé depuis son site Web plus de 25 000 fois au cours des quatre premiers jours suivant sa publication; le Journal n'avait jamais été témoin d'un tel niveau d'activité. Dans l'année suivant la publication de l'étude, les auteurs ont fait plus de 50 présentations dans le cadre de réunions de groupes professionnels et d'organismes de soins de santé et de nombreuses autres présentations devant de plus petits groupes de chercheurs, de gestionnaires et de praticiens. Cependant, alors que les praticiens et les décideurs étaient clairement au courant de l'étude et de ses résultats, le public a été mal informé parce que la couverture médiatique a été écourtée.

Les travaux réalisés par de nombreux organismes durant les deux années qui ont séparé le premier forum des intervenants et la publication de l'étude ont fait progresser les efforts fournis au Canada pour la sécurité des patients. Des initiatives politiques et des programmes éducatifs ont été élaborés par de nombreuses organisations professionnelles, dont l'Association médicale canadienne, l'Association des infirmières et infirmiers du Canada et l'Association canadienne des soins de santé. Après la publication de l'étude, le Conseil canadien d'agrément des services de santé (CCASS) a mis sur pied un groupe consultatif sur la sécurité des patients réunissant les Drs Norton et Baker, ainsi que d'autres chercheurs et décideurs. Ce groupe a permis au CCASS de définir un ensemble de buts et de pratiques organisationnelles en matière de sécurité des patients, qui sera mis en oeuvre dans les visites d'agrément à compter de 2006. Certains observateurs se sont également demandé si le lancement de l'Institut canadien de la sécurité des patients, recommandé en 2002 par le Comité directeur national sur la sécurité des patients, n'aurait pas été mis de l'avant à la fin de 2003 parce que le gouvernement fédéral devait démontrer son engagement à l'égard de la sécurité des patients avant que l'étude soit publiée.

Enseignements tirés

Il est néanmoins possible que les efforts que nous avons fournis pour l'AC aient eu l'effet paradoxal de désensibiliser une partie de notre audience.

Bien que l'étude ait clairement contribué à la conscientisation et à l'engagement de nombreux organismes, groupes professionnels, praticiens et gestionnaires, il est néanmoins possible que les efforts que nous avons fournis pour l'AC aient eu l'effet paradoxal de désensibiliser une partie de notre audience.

De nombreux organismes ont fait beaucoup d'efforts en 2002 et en 2003 pour élaborer des politiques, informer leurs membres et créer des stratégies médiatiques démontrant qu'ils comprennent le problème. Après la publication de l'étude et devant le succès des efforts préventifs fournis par ces organismes, la priorité a peut-être été accordée à d'autres préoccupations. De plus, l'élection fédérale a été déclenchée dans la même semaine que la publication de l'étude, et le Parti libéral du Canada a choisi d'utiliser les temps d'attente et l'accès au système de santé comme enjeux de sa campagne électorale.

Certains organismes auraient-ils pensé avoir tout fait, en mai 2004, ce qui était nécessaire (ou possible) pour la sécurité des patients? La priorité qui devait être accordée à la sécurité des patients a-t-elle été détournée au profit de l'utilisation du temps d'attente et de l'accès au système comme principaux enjeux des soins de santé et du financement promis pour y répondre? La participation des groupes d'intervenants aux premières consultations sur la sécurité des patients a-t-elle conduit à une baisse d'enthousiasme face aux initiatives après la publication des résultats de l'étude?

Il est difficile de répondre à ces questions. Cependant, de récentes discussions sur le succès mitigé des efforts fournis par les États-Unis pour améliorer la sécurité des patients, motivées par le cinquième anniversaire du rapport de l'IOM, semblent indiquer que les questions entourant la sécurité des patients requerront une attention continue.

La participation des groupes d'intervenants aux premières consultations sur la sécurité des patients a-t-elle conduit à une baisse d'enthousiasme face aux initiatives après la publication des résultats de l'étude?

Conclusions et répercussions

Les efforts d'AC axés sur l'étude The Canadian Adverse Events Study ont entraîné une importante réorientation des politiques au sein de nombreux gouvernements et organismes de soins de santé canadiens. Par contre, l'AC, à elle seule, n'a pas suffi pour assurer l'investissement nécessaire dans les nouvelles ressources requises pour améliorer la sécurité des soins de santé. D'autres efforts, comme l'élaboration de la campagne « Des soins de santé plus sécuritaires - maintenant! » qui vise à réduire les taux de mortalité et de morbidité découlant d'infections et d'événements iatrogènes médicamenteux, seront nécessaires pour démontrer et réduire l'écart entre le rendement actuel du système et le potentiel de fiabilité des soins de santé.

Références

1. Baker, G. R., P. G. Norton, V. Flintoft, R. Blais, A. Brown, J. Cox, E. Etchells et al. 2004. 2004. The Canadian Adverse Events Study: The incidence of adverse events among hospital patients in Canada. CMAJ 170 (11): 1678-86.
2. Kohn, L. T., J. M. Corrigan et M. S. Donaldson, dir. 1999. To err is human: Building a safer health system. Washington, DC: National Academy Press.

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